Réactions de Complexation
Introduction
Les réactions de complexation sont omniprésentes en chimie, tant dans les processus biologiques (transport de l'oxygène par l'hémoglobine, photosynthèse) que dans les applications industrielles (traitement des eaux, catalyse, analyse chimique). Elles impliquent la formation d'édifices polyatomiques appelés complexes, où un cation ou un atome central métallique est entouré de ligands possédant des doublets électroniques libres. Ce cours présente les notions fondamentales : définition des complexes, nomenclature, constantes de formation, diagrammes de prédominance et réactions compétitives. La maîtrise de ces concepts est essentielle pour comprendre la stabilité des espèces en solution et prévoir leur comportement.
1.Présentation
1.1 Mise en évidence
À une solution orangée de Chlorure de fer (III) ($C = 0,1 \text{ mol/L}$) on ajoute quelques gouttes de solution incolore de thiocyanate de potassium ($C = 0,1 \text{ mol/L}$).
Résultats : la solution prend une teinte rouge-sang due à la formation de l'ion thiocyanatofer (II) $[Fe(SCN)]^{2+}$ selon la réaction :
1.2 Définition
Un complexe est un édifice polyatomique constitué d'un atome ou un cation central auquel sont liées des molécules ou des ions appelés ligands.
Exemple : $[Zn(NH_3)_4]^{2+}$
- $Zn^{2+}$ : Cation central
- $NH_3$ : Ligand
- $2+$ : La charge du complexe
1.3 Remarques
- L'atome ou l'ion central doit pouvoir accepter des doublets d'électrons (c'est-à-dire posséder des lacunes électroniques), c'est souvent un élément de transition : $Cu^{2+}$, $Fe$, $Fe^{2+}$, $Fe^{3+}$, $Co$, $Co^{2+}$, $Ni$, $Ni^{2+}$…
- Les éléments suivants peuvent aussi donner des complexes : $Ca^{2+}$, $Mg^{2+}$ et $Ag^{+}$.
- Les ligands sont des molécules ou des ions possédant au moins un doublet d'électrons libres. Exemple : $H_2O$, $NH_3$, $Cl^{-}$, $OH^{-}$, $CN^{-}$ et $(NH_2-CH_2-CH_2-NH_2)$.
- Si le ligand est lié à l'atome central par une seule liaison, on parle de ligand monodentate. Exemple : $H_2O$, $NH_3$, $Cl^{-}$, $OH^{-}$, $CN^{-}$.
- Si le ligand est lié à l'atome central par plusieurs liaisons, on parle de ligand polydentate.
1.3.1 Exemples de ligands polydentates :
Ligand bidentate : $NH_2-CH_2-CH_2-NH_2$ (1,2-diaminoéthane), noté (en), qui forme deux liaisons.
Ligand hexadentate : ion éthylène diamine tétraacétique (EDTA), noté souvent $Y^{4-}$, qui forme six liaisons.
1.4 Coordinence ou indice de coordination
C'est le nombre de liaisons formées par l'atome ou le cation central. La structure spatiale du complexe dépend de cet indice.
2.Formation du complexe en solution
2.1 Constante globale de formation – constante globale de dissociation
Soit un ion $M$ et un ligand $L$ (molécule ou ion). Supposons qu'un seul complexe $ML_n$ se forme selon la réaction :
Dans cet équilibre, on peut définir un couple Donneur/Accepteur : $ML_n/M$.
La constante de l'équilibre est la constante globale de formation du complexe, notée $\beta_n$ :
La constante globale de dissociation est définie par :
2.2 Constante de formation successive – Constante de dissociation successive
Si l'on ajoute progressivement le ligand $L$ à une solution contenant l'ion central $M$, il peut se former successivement les complexes $ML, ML_2, \dots, ML_n$ :
$M + L \rightleftharpoons ML \quad$ avec $\quad K_{f1} = \frac{[ML]}{[M][L]} = \frac{1}{K_{d1}}$
$ML + L \rightleftharpoons ML_2 \quad$ avec $\quad K_{f2} = \frac{[ML_2]}{[ML][L]} = \frac{1}{K_{d2}}$
...
$ML_{n-1} + L \rightleftharpoons ML_n \quad$ avec $\quad K_{fn} = \frac{[ML_n]}{[ML_{n-1}][L]} = \frac{1}{K_{dn}}$
La réaction globale est : $M + nL \rightleftharpoons ML_n$ avec $\beta_n = \frac{[ML_n]}{[M][L]^n}$
2.2.1 Remarques :
- $K_{fi}$ est la constante de formation successive du complexe $ML_i$.
- $K_{di}$ est la constante de dissociation successive du complexe $ML_i$.
- $\beta_n = \prod_{i=1}^{n} K_{fi}$ et $K_d = \prod_{i=1}^{n} K_{di}$.
- $pK_{di} = \log(\beta_i) - \log(\beta_{i-1})$
- Plus $K_{fi}$ est grande, plus la réaction de formation du complexe $ML_i$ est quantitative et plus le complexe $ML_i$ est stable.
3.Nomenclature des complexes
3.1 Ligands
Ils sont nommés en premier. Leur nombre est précisé par un préfixe multiplicatif : mono, di, tri, tétra, penta, hexa, hepta, octa.
3.1.1 Ligands anioniques
Ils comportent la terminaison (o).
| Ligand | Nom | Ligand | Nom |
|---|---|---|---|
| $F^-$ | Fluoro | $HO^-$ | Hydroxo |
| $Cl^-$ | Chloro | $S^{2-}$ | Thio |
| $Br^-$ | Bromo | $CN^-$ | Cyano |
| $I^-$ | Iodo | $SCN^-$ | Thiocyanato |
| $O^{2-}$ | Oxo | $SO_4^{2-}$ | Sulfato |
| $H^-$ | Hydro | $S_2O_3^{2-}$ | Thiosulfato |
3.1.2 Ligands neutres
On utilise le nom usuel de la molécule, avec quelques exceptions notables.
| Ligand | Nom |
|---|---|
| $H_2O$ | Aqua |
| $NH_3$ | Ammine (avec 2 'm') |
| $CO$ | Carbonyle |
3.2 Règles de nomenclature
On indique le nombre et la nature des ligands, puis l'atome ou l'ion central, et enfin son nombre d'oxydation en chiffre romain. Si le complexe est chargé, on ajoute le terme "ion" avant le nom.
3.2.1 Complexe positif ou neutre
Nom de l'élément central sans modification.
- $[Cu(NH_3)_4]^{2+}$ : ion tétraamminecuivre (II)
- $[Ag(NH_3)_2]^{+}$ : ion diammineargent (I)
- $[Fe(CO)_5]$ : pentacarbonylfer (0)
- $[Co(en)_3]^{3+}$ : ion tris(éthylènediamine)cobalt (III)
- $[Fe(H_2O)_6]^{3+}$ : ion hexaaquafer (III)
3.2.2 Complexe négatif
On ajoute au nom de l'élément la terminaison (ate).
- $[Fe(CN)_6]^{3-}$ : ion hexacyanoferrate (III)
- $[Fe(CN)_6]^{4-}$ : ion hexacyanoferrate (II)
- $[Pt(Cl)_6]^{2-}$ : ion hexachloroplatinate (IV)
3.2.3 Remarques additionnelles
- Dans le cas d'un complexe mixte (ligands anioniques + neutres), on cite les ligands dans l'ordre alphabétique, puis l'atome central. Exemple : $[Al(OH)(H_2O)_5]^{2+}$ : ion hydroxopentaaquaaluminium (III).
- Si le ligand est polydentate, on inclut le nom du ligand entre parenthèses et on utilise les préfixes bis, tris, tétrakis... Exemple : $[Co(H_2N-CH_2-CH_2-NH_2)_3]^{3+}$ : tris(éthylènediamine)cobalt (III).
4.Diagramme de prédominance et de majorité
Pour la réaction $ML_{i-1} + L \rightleftharpoons ML_i$, on a $K_{fi} = \frac{1}{K_{di}} = \frac{[ML_i]}{[ML_{i-1}][L]}$.
En passant au logarithme : $pL = pK_{di} + \log\frac{[ML_{i-1}]}{[ML_i]}$
4.1 Diagramme de prédominance
Le diagramme est centré sur la valeur $pK_{di}$.
- Si $pL > pK_{di}$, alors $[ML_{i-1}] > [ML_i]$ : $ML_{i-1}$ prédomine.
- Si $pL < pK_{di}$, alors $[ML_{i-1}] < [ML_i]$ : $ML_i$ prédomine.
4.2 Diagramme de majorité
Le domaine de majorité est défini par un facteur 10.
- Si $pL > pK_{di} + 1$, alors $[ML_{i-1}] > 10 \cdot [ML_i]$ : $ML_{i-1}$ est majoritaire.
- Si $pL < pK_{di} - 1$, alors $[ML_i] > 10 \cdot [ML_{i-1}]$ : $ML_i$ est majoritaire.
5.Réactions de complexation compétitives
5.1 Compétition entre deux ligands
Exemple :
$Ca^{2+} + Y^{4-} \rightleftharpoons CaY^{2-} \quad (\beta_1 = 10^{10,7})$
$Ca^{2+} + P_2O_7^{4-} \rightleftharpoons Ca(P_2O_7)^{2-} \quad (\beta'_1 = 10^5)$
- Si on met en présence $Ca^{2+}$, $Y^{4-}$ et $P_2O_7^{4-}$ en solution, la réaction prépondérante quantitative sera la première. $Ca(P_2O_7)^{2-}$ ne se forme que si $Ca^{2+}$ est en excès.
- Si on met $Ca^{2+}$ et $P_2O_7^{4-}$ en solution, la réaction (2) sera quasitotale, mais si on ajoute $Y^{4-}$ il y aura destruction du complexe $Ca(P_2O_7)^{2-}$ et formation de $CaY^{2-}$ selon la réaction :
La constante d'équilibre de cette réaction est $K = 10^{5,7}$ (réaction quasitotale).
5.2 Compétition entre deux ions métalliques
Exemple :
$Ca^{2+} + Y^{4-} \rightleftharpoons CaY^{2-} \quad (\beta_1 = 10^{10,7})$
$Ba^{2+} + Y^{4-} \rightleftharpoons BaY^{2-} \quad (\beta'_1 = 10^{7,8})$
- Si on met en présence $Ca^{2+}$, $Y^{4-}$ et $Ba^{2+}$ en solution, la réaction prépondérante quantitative sera la première. $BaY^{2-}$ ne se forme en excès que si $Y^{4-}$ est en excès.
- Si on met $Ba^{2+}$ et $Y^{4-}$ en solution, la réaction (2) sera quasitotale, mais si on ajoute $Ca^{2+}$ il y aura destruction du complexe $BaY^{2-}$ et formation de $CaY^{2-}$ selon la réaction :
La constante d'équilibre de cette réaction est $K = 10^{2,9}$.
5.3 Conclusion
Lorsque deux complexes de formules analogues entrent en compétition, le complexe qui se forme préférentiellement est celui qui a la constante de formation globale la plus grande.
Conclusion
Les réactions de complexation jouent un rôle clé dans de nombreux domaines de la chimie. Leur étude permet de comprendre la stabilité des complexes grâce aux constantes de formation successives et globales, de nommer correctement les édifices formés selon les règles de l'UICPA, et de prévoir les équilibres compétitifs entre ligands ou entre ions métalliques. Les diagrammes de prédominance et de majorité offrent une vision claire des espèces présentes en fonction de la concentration en ligand. En maîtrisant ces concepts, l'étudiant est capable d'analyser des systèmes complexes et d'aborder des applications pratiques comme le dosage par complexation (ex. avec l'EDTA) ou la chimie de coordination en catalyse.
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